UNE AL-ANDALUS TRICONTINENTALE Éléments pour une 4ème Voie Par Stéphane Parédé
UNE AL-ANDALUS TRICONTINENTALE
Éléments pour une 4ème Voie
Par Stéphane Parédé
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On me demande souvent quand j'ai commencé à penser Al-Andalus. La réponse est simple : je n'ai jamais commencé. J'ai été formé ainsi depuis l'âge de 6 ans.
Je suis né Al-Andalus. Pas par choix intellectuel, par condition. Dans ma maison, dans mes langues, dans les livres qu'on me mettait entre les mains, il y avait déjà Varsovie, il y avait Nîmes, il y avait Gaza, il y avait Séville. Juif, arabe, gitan, polonais, andalou, tout cela n'était pas un choc pour moi, c'était mon quotidien. Alors forcément, je n'ai jamais cru à leur grande théorie du choc des civilisations. Comment croire à un choc quand on est soi-même le carrefour ? Pour moi, ce choc n'a jamais été une explication, c'était déjà un mensonge.
Le premier déclencheur, c'est donc mon enfance. Le deuxième déclencheur, je m'en souviens comme si c'était hier, c'est en classe de cinquième. J'avais 12 ans. Dans un manuel d'histoire, sous une vieille gravure de journaliers andalous, il y avait six mots en espagnol, comme une affiche collée sur un mur :
LA TIERRA PARA LOS QUE LA TRABAJAN
Je ne comprenais pas tout à l'époque. Mais j'ai su, avec l'instinct d'un enfant de 12 ans, que je venais de trouver le nom politique de ce que je vivais intimement depuis l'âge de 6 ans. Il m'a fallu quarante ans pour en comprendre toute la portée.
Car depuis, je n'ai trouvé dans les livres qu'on nous autorise à lire que trois voies, et toutes les trois mènent au mur. La première est celle de l'universalisme qui écrase, qui nous dit : efface ton accent et tu deviendras universel. C'est ce qu'on a demandé à Darwich. La deuxième est celle du repli qui isole, qui transforme chaque terre en prison. Et la troisième est celle de la plainte qui, même si elle est juste, laisse à la fin de la journée le fellah sans eau.
C'est pour cela qu'il m'a fallu chercher une quatrième voie, non pas dans une théorie nouvelle, mais dans la continuité d'un même exil. 1492 en Andalousie, 1950 en Galilée, 2026 à Nîmes, ce n'est pas trois histoires. C'est la même charrue qui passe, qui sépare l'homme de sa terre pour mieux le gouverner. J'ai donné un nom à cette continuité pour ne pas devenir fou : Francisco d'Águilas. C'est l'homme de Kanafani qui meurt au soleil, c'est le journalier de Blas Infante, c'est le poète Baczyński à Varsovie qui regarde le blé qu'il ne moissonnera jamais.
Et c'est en tirant ce fil que j'ai retrouvé le père qu'on m'avait caché : Blas Infante. Andalou, avocat des pauvres, fusillé le 11 août 1936 au kilomètre 4 de la route de Séville à Carmona pour avoir écrit que l'Andalousie était une nation ouvrière et paysanne. Il ne voulait pas un drapeau de plus, il voulait rendre la terre à ceux dont elle est la raison d'être. "Para el campesino andaluz, la tierra es más que una posesión: es su razón de ser."
Quand j'ai lu cela dans mon jardin Al-Andalus à Nîmes, j'ai compris que je ne faisais que le continuer. À une différence près : lui pensait une Al-Andalus sur deux continents. Moi, parce que j'ai été formé depuis l'âge de 6 ans avec Rachel, Ginczanka, Lorca et Darwich, je suis obligé de l'élargir. La mienne est nécessairement tricontinentale, de l'olivier de Galilée jusqu'au blé de Pologne.
Cette quatrième voie repose sur trois piliers simples que je pratique dans mon jardin : écrire l'histoire par le bas, par la sueur ; rendre politiquement la souveraineté à ceux qui sèment ; et culturellement, choisir le carrefour contre le mur, la langue de la pluie qui ne connaît pas les frontières contre la langue des douanes.
Ces six mots lus en cinquième ne sont donc pas un slogan. C'est mon nom. C'est le nom de Francisco. C'est le dernier souffle de Blas Infante.
Contre leur choc des civilisations, notre alliance des terres.
Contre leurs murs, notre Al-Andalus Tricontinentale.