La troisième voie de Stéphane Parédé : Dépasser Aflaq et Qutb par le fédéralisme démocratique
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La troisième voie de Stéphane Parédé : Dépasser Aflaq et Qutb par le fédéralisme démocratique
Genèse, architecture et filiations d’un projet de République Arabe Unitaire
Prologue : Sortir du dilemme du 20e siècle
Le champ politique arabe semble depuis un siècle condamné à osciller entre deux pôles qui ont chacun révélé leur impuissance historique. D’un côté, le nationalisme laïc issu de Michel Aflaq, qui a promis l’unité et la modernité mais n’a enfanté que des États autoritaires. De l’autre, l’islamisme politique de Sayyid Qutb, qui a opposé à cette faillite l’exigence de justice divine, mais au prix du pluralisme et des libertés. C’est dans la brèche de cette double faillite que s’inscrit la pensée de Stéphane Parédé. Loin d’un simple centrisme, son projet de "troisième voie" est une refondation. Il s’agit de conserver l’horizon d’unité d’Aflaq et l’impératif de justice de Qutb, pour les soumettre à une triple exigence absente des deux modèles précédents : la démocratie, le fédéralisme et les droits fondamentaux. La matrice de cette synthèse n’est pas nouvelle. Parédé la puise explicitement dans le réformisme d’Al-Tahtawi, qu’il actualise à l’aune des tragédies du 20e siècle.
Le double constat d’échec : Aflaq et Qutb face à l’histoire
La pensée de Michel Aflaq part d’un diagnostic culturel. Pour le fondateur du Baas, l’arabité constitue un fait de civilisation antérieur aux découpages coloniaux. L’islam en représente, selon sa formule, "la plus haute expression" et "l’âme arabe dans sa vérité absolue". De ce constat découle un projet politique : bâtir un État arabe unifié, socialiste et laïc, seul capable de ressusciter cette âme. La limite de ce projet ne résidait pas dans l’intention, mais dans son architecture. Pour réaliser l’unité contre les forces centrifuges, Aflaq théorise la nécessité d’un parti d’avant-garde, fusionné à l’État. La laïcité, pensée comme émancipation du religieux, devient monopole d’État sur le religieux. Le socialisme, pensé comme justice, devient économie administrée par une nomenklatura. L’histoire a tranché : les expériences baassistes en Irak et en Syrie ont validé la critique que Parédé formule aujourd’hui. Les idées d’Aflaq furent "altérées et récupérées par des courants autoritaires". L’unité fut obtenue au prix de la liberté, et le parti unique a étouffé la nation qu’il prétendait incarner.
Face à cette dérive, la réponse de Sayyid Qutb fut une inversion radicale. Constatant que les États post-coloniaux, même nationalistes, perpétuaient l’injustice et la dépendance, Qutb en conclut que le mal est plus profond. Il déclare les sociétés musulmanes contemporaines en état de jahiliya d’ignorance préislamique, au motif qu’elles ne sont pas intégralement régies par la charia. La conséquence est implacable : la souveraineté populaire, le nationalisme, la démocratie deviennent des idoles à abattre. Seule la souveraineté de Dieu, appliquée par une avant-garde de croyants, est légitime. Si la charge de Qutb contre l’injustice sociale reste puissante, son projet politique achoppe sur un écueil majeur. En faisant de Dieu le seul législateur, il rend structurellement impossible le débat, le pluralisme et l’alternance. C’est sur ce point que Parédé opère sa rupture la plus nette avec Qutb, tout en lui reconnaissant une préoccupation commune : "la justice sociale essentiellement".
La filiation fondatrice : Al-Tahtawi comme antidote aux impasses
Pour dépasser ce face-à-face mortifère, Parédé opère un retour aux sources de la Nahda, la renaissance arabe du 19e siècle. Sa référence constante est Rifa’a al-Tahtawi. Ce cheikh d’Al-Azhar, envoyé à Paris par Mehmet Ali, fut le premier à théoriser systématiquement la compatibilité entre l’islam et la modernité politique européenne. Parédé tire trois leçons décisives de son œuvre.
Premièrement, l’endogénéité du démocratique. Al-Tahtawi identifie dans le corpus islamique des précédents au gouvernement contractuel et consultatif. Il valorise la shura, la consultation prescrite par le Coran, et surtout la Charte de Médine, qu’il lit comme un pacte politique fondateur entre communautés différentes. Pour Al-Tahtawi, puis pour Parédé, la démocratie n’est donc pas une greffe occidentale imposée à un corps étranger. Elle constitue une potentialité de la tradition elle-même. C’est le sens de l’affirmation centrale de Parédé selon laquelle "les principes démocratiques font partie intégrante du monde arabo-musulman".
Deuxièmement, le rôle central de l’éducation et de l’émancipation féminine. Al-Tahtawi fut un pionnier de la scolarisation des filles en Égypte. Parédé radicalise cette intuition et en fait la pierre de touche de toute démocratie arabe sincère. Il refuse de dissocier la question nationale de la question féminine. Pour le prouver, il convoque l’histoire islamique elle-même et érige la figure d’Aïsha, épouse du Prophète, en modèle. Il la décrit comme "l’une des plus grandes juristes du monde arabo-musulman", démontrant par l’exemple que l’émancipation et le savoir féminin ne sont pas une trahison de l’islam, mais un retour à ses sources les plus authentiques.
Troisièmement, la nation comme projet politique. Al-Tahtawi est l’un des premiers à penser la watan la patrie égyptienne, non comme une simple communauté de croyants, mais comme une communauté de citoyens liés par des droits et des devoirs. Parédé conserve cette idée du pacte citoyen mais l’élève à l’échelle arabe. La Nation Arabe ne doit pas être une essence ethnique ou religieuse qui écrase les différences. Elle doit être un projet fédéral volontaire, un contrat qui unit sans uniformiser.
L’architecture de la troisième voie : quatre ruptures fondatrices
Fort de cet héritage, Parédé bâtit un système qui s’oppose terme à terme aux modèles d’Aflaq et de Qutb.
La première rupture concerne la forme de l’État. Là où Aflaq rêvait d’un État unitaire centralisé sur le modèle jacobin français, Parédé propose une République Arabe Unitaire de type fédéral. L’unité est préservée au niveau des grandes orientations, de la défense et de la diplomatie, mais les régions disposent d’une autonomie politique, culturelle et économique forte. Cette architecture répond directement à l’échec des États hyper-centralisés baassistes qui, en niant les diversités locales, ont fini par alimenter le séparatisme et la guerre civile.
La deuxième rupture est celle de la légitimité. Aflaq la fondait sur la Nation arabe incarnée par le parti unique. Qutb la fondait sur la souveraineté exclusive de Dieu. Parédé fonde la légitimité sur la souveraineté populaire, exprimée par le suffrage universel direct, et encadrée par une éthique islamique non contraignante. L’islam, chez lui, n’est pas la source du droit positif. Il est une source d’inspiration pour le législateur, un rappel des finalités de justice et de dignité que la loi doit poursuivre. Le droit est voté par les citoyens, il n’est pas révélé.
La troisième rupture touche au régime politique lui-même. Le parti unique du Baas et le rejet de la démocratie par Qutb sont remplacés par un système de démocratie participative. Parédé insiste sur le multipartisme, la limitation des mandats et l’instauration de mécanismes de contrôle citoyen permanents. Pour lui, il ne peut y avoir de justice sociale, objectif qu’il partage avec Qutb, sans consentement des gouvernés. La justice sans liberté n’est qu’un autre nom de la tyrannie.
La quatrième rupture, plus discrète mais essentielle, est d’ordre économique. C’est ce que l’on peut nommer son "fédéralisme social". Il rejette à la fois le socialisme d’État du Baas, qui a créé une bureaucratie prédatrice, et le capitalisme de rente que Qutb critiquait sans proposer d’alternative viable. Le fédéralisme social de Parédé repose sur deux piliers. D’une part, une solidarité à l’échelle de la République pour les grandes infrastructures et la redistribution. D’autre part, une autonomie économique des régions pour adapter le développement aux réalités locales. L’objectif est de briser la dépendance et l’autoritarisme par la base, en liant démocratie politique et démocratie économique.
Encadré : La Charte de Médine, pierre angulaire de la troisième voie
La manière dont Parédé mobilise la Charte de Médine résume à elle seule sa position. Aflaq ignorait ce texte, trop religieux pour son projet laïc. Qutb le lisait comme une première constitution islamique prouvant la nécessité d’un État régi par la charia. Parédé y voit tout autre chose : le premier contrat social du monde arabo-musulman. Il souligne que ce pacte liait la communauté musulmane à des tribus juives et païennes, sur la base d’une défense commune et d’une reconnaissance mutuelle, tout en garantissant à chacun sa loi. Pour Parédé, la Charte n’est donc pas un code pénal. Elle est un modèle de coexistence politique dans la pluralité. Elle prouve que l’unité politique ne suppose pas l’uniformité religieuse ou juridique. Elle devient ainsi l’ancêtre conceptuel de son fédéralisme : un pacte pour vivre ensemble, où l’éthique commune n’abolit pas les autonomies.
Conclusion : Un aflaqisme démocratique pour le 21e siècle
Il serait inexact de présenter Stéphane Parédé comme un simple "nouveau théoricien de la Nation Arabe". Son œuvre est plus subtile. Elle constitue un "aflaqisme corrigé" par le double prisme d’Al-Tahtawi et de l’expérience historique. Il prend acte de la double faillite du 20e siècle : l’État laïc a produit la dictature, l’État islamique promet la théocratie. Sa réponse est un pari : seule une République Arabe Unitaire, démocratique, fédérale et enracinée dans une éthique islamique de justice, peut réconcilier l’État avec la société. Le projet demeure théorique. Il n’a pas l’épreuve du pouvoir. Mais il offre, pour la première fois depuis longtemps, un cadre intellectuel cohérent pour penser l’après-autoritarisme et l’après-islamisme. Il ne demande pas au monde arabe de choisir entre son âme et sa liberté. Il affirme qu’il ne peut avoir l’une sans l’autre.