Pourquoi al-Tahtawi est tombé dans l’oubli et pourquoi Stéphane Parédé veut le réactiver maintenant
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Pourquoi al-Tahtawi est tombé dans l’oubli et pourquoi Stéphane Parédé veut le réactiver maintenant
Dans La Nation Arabe et la Démocratie, Stéphane Parédé ne fait pas d’histoire pour le plaisir. Il exhume Rifa’a al-Tahtawi, penseur égyptien des années 1830, pour répondre à une question brûlante : pourquoi le monde arabe tourne en rond depuis 60 ans ?
Son diagnostic est simple. Les indépendances ont accouché de deux impasses. D’un côté, un nationalisme autoritaire qui confisque le pouvoir au nom du peuple. De l’autre, un islam politique qui veut le gouverner au nom de Dieu. Les deux ont un point commun : ils ont enterré al-Tahtawi.
Parédé veut le déterrer. Parce que chez lui se trouve la seule "troisième voie" crédible : une démocratie arabe enracinée, sans sécularisme imposé ni théocratie.
1. La phrase oubliée : "Chaque citoyen doit participer au pouvoir"
Page 136, Parédé tombe sur la phrase clé d’al-Tahtawi. Pas de détour. "Chaque citoyen doit participer au pouvoir."
L’enjeu est énorme. Stéphane Parédé s’en sert pour tordre le cou à une idée reçue : la démocratie participative ne serait qu’un import occidental, incompatible avec l’islam et la culture arabe. Or c’est un intellectuel arabe, descendant du Prophète, qui la réclame dès 1830.
Mais il y met une condition. La participation ne tient pas sans éducation. Sans un peuple instruit, "participer au pouvoir" reste un slogan vide. D’où le cœur du programme d’al-Tahtawi : refonder l’école.
2. Un programme éducatif total, continu et mixte
Pages 136-138, Parédé détaille ce que l’Égyptien entend par éducation. Quatre traits cassent le faux dilemme "tradition contre modernité".
Totale d’abord. Morale, matérielle, temporelle, spirituelle. Corps et esprit ensemble. Al-Tahtawi refuse la séparation laïque/religieuse imposée d’en haut. Pour lui, éduquer, c’est former l’homme entier.
Continue ensuite. "On doit être né étudiant et le rester toute la vie." La citoyenneté se construit par l’apprentissage permanent, pas par un diplôme unique.
Mixte surtout. "L’instruction doit s’adresser naturellement aux filles aussi qu’aux garçons." Parédé insiste. Al-Tahtawi cite le Prophète et ses épouses, notamment Hafsa, pour justifier l’éducation des femmes. Stratégie claire : retourner les textes contre ceux qui les utilisent pour bloquer la modernisation. La femme citoyenne n’est pas une importation. C’est al-Tahtawi qui le dit.
Patriotique enfin. L’objectif n’est pas de produire des égoïstes, mais des citoyens capables de "faire le bonheur de la patrie". L’école sert la nation, pas l’inverse.
3. La fonction publique et le travail : éviter le désespoir
Page 139, Parédé montre qu’al-Tahtawi ne s’arrête pas à l’école. Il pense déjà la sortie.
Il constate que les jeunes diplômés bien formés ont du mal à accéder aux emplois publics. La fonction publique doit être ouverte aux compétences, pas aux réseaux. Sans méritocratie, la participation citoyenne reste bloquée.
Il insiste aussi sur l’adéquation formation-emploi. "Les hommes de vocation" doivent trouver une fonction qui correspond à leur vocation. Sinon, ceux qui n’ont pas la formation requise "tombent dans la pauvreté et risquent de sombrer dans le désespoir".
En une phrase, al-Tahtawi résume l’échec des indépendances arabes. Diplômés au chômage, désespoir, puis révolte ou émigration. Parédé lit là un avertissement encore valable en 2025.
4. D’al-Tahtawi à Aflaq : la filiation oubliée
Page 140, Parédé établit le lien. Michel Aflaq, fondateur du baathisme, a "étudié son œuvre profondément".
Aflaq reprend la méthode : former un étudiant qui maîtrise arts, sciences et métiers, capable d’écrire dès la fin de sa formation. Il veut un citoyen-producteur, pas un sujet passif. Il ajoute l’exigence scientifique : "Celui qui étudie la science doit aller au fondamental, c’est-à-dire commencer par les principes de base".
Pour Parédé, le baathisme n’est pas né de rien. Il est la suite logique de la Nahda. Aflaq "dépasse son maître" en reliant éducation politique et travail utile.
Et Parédé fait le pont avec le présent. Il cite la réforme de l’enseignement supérieur sous Benkirane au Maroc. Objectif : 673 000 étudiants, plus de doctorants, plus de recherche. Même question qu’en 1830. Comment faire de l’école un outil de souveraineté, pas de dépendance ?
5. La preuve par l’actualité : Ennahda et le Printemps arabe
Pages 142-143, Parédé montre que le problème n’a pas bougé.
Il analyse le programme d’Ennahda en 2016. Budget éducation à 20%, école privée intégrée au public, enseignement technique pour l’employabilité, lutte contre l’abandon scolaire. Objectif : "établir un lien efficace entre le milieu étudiant et professionnel".
Pourquoi ? Pour éviter exactement ce qu’al-Tahtawi craignait en 1830. Des diplômés sans emploi qui sombrent dans le désespoir.
Puis il arrive à la démocratie participative. Section 3, p.143. "Chaque citoyen doit participer au pouvoir" ne marche pas avec la seule représentation. Il faut des mécanismes de démocratie directe, mais ils ne tiennent que si l’éducation civique est concrète. Il cite la prof Fatma Haddad-Chamakh : l’apprentissage de la démocratie passe par les activités scolaires et extrascolaires.
Le Printemps arabe a voulu cette participation citoyenne. Il a échoué faute de base éducative et institutionnelle. Al-Tahtawi donne cette base.
6. L’enjeu : reprendre le fil de la Nahda
Pourquoi al-Tahtawi est-il tombé dans l’oubli ? Parce qu’il ne rentre dans aucune case.
Trop moderne pour l’islam politique rigide qui refuse l’éducation mixte et la participation citoyenne. Trop religieux pour le nationalisme laïque autoritaire qui a confisqué le pouvoir après 1960 et rejeté la Nahda comme "naïve".
Résultat : les deux camps l’ont écarté.
Pourquoi Parédé veut le réactiver maintenant ? Parce qu’il offre une sortie. Une modernité arabe enracinée. Une "symbiose arabo-africo-européenne" où l’Afrique n’est pas spectatrice mais actrice.
C’est le sens de son engagement avec PASTEF et son appel à la "résurrection africaine". La troisième voie existe. Elle s’appelle al-Tahtawi. Elle s’enseigne. Il faut la relire.
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En une ligne : Parédé ne propose pas une utopie. Il dit que la démocratie arabe a déjà été pensée par un de ses fils. On a juste oublié de l’écouter.