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"Réflexions et analyses sur la démocratie, la justice sociale et la solidarité. Un espace de débat et de réflexion pour un monde plus juste et plus équitable."

19 May

Ahmed al-Charaa : la reconnexion sans déconcentration

Ahmed al-Charaa : la reconnexion sans déconcentration

 - Pourquoi l’arrivée au pouvoir du président de transition syrien confirme et infirme la pensée de Stéphane Parédé

 

Ahmed al-Charaa, est nommé président de transition de la Syrie le 29 janvier 2025. Il dissout les factions armées, annonce un dialogue national et promet de reconstruire l’État. f433

 

Stéphane Parédé n’a pas écrit sur lui. Son livre la Nation arabe et la démocratie s’arrête en 2014. Mais la séquence syrienne de décembre 2024 à mars 2025 est un test grandeur nature de sa thèse.

 

Le résultat est net : al-Charaa confirme le diagnostic de Parédé sur la nécessité de la reconnexion. Il infirme sa solution sur la déconcentration du pouvoir.

 

1. Le diagnostic de Parédé : fin de la table rase, retour à l’enracinement

 

Parédé consacre les pages 80-92 de son livre à montrer que la pensée politique arabe moderne qui tient est celle qui refuse l’importation brute. Rifa’a al-Tahtawi au 19e siècle traduit la Constitution ottomane pour l’adapter à l’Égypte. Michel Aflaq rejette le marxisme parce qu’il écrase l’histoire, la langue et la foi arabes. Les Constitutions tunisienne et marocaine de 2011-2014 tentent de renouer avec la mémoire du pacte politique. 

 

Ahmed al-Charaa suit la même logique. Le 8 décembre 2024, il s’exprime à la Mosquée des Omeyyades à Damas. Le 29 janvier 2025, il est nommé président de transition par le Commandement général. Son discours est celui de la reconstruction de l’État syrien, pas de sa destruction.

 

Le 29 janvier, il annonce la dissolution de toutes les factions armées et leur intégration dans les institutions de l’État. Le 18 janvier, un accord est signé avec les FDS pour intégrer le nord-est dans l’État syrien. 

 

C’est la définition même de l’enracinement chez Parédé : ne pas repartir de zéro, mais récupérer l’appareil d’État et le reconnecter à la société. L’UE elle-même justifie l’allègement des sanctions par “l’installation d’un nouveau gouvernement dirigé par le président Ahmed al-Charaa” après la chute d’Assad fin 2024. 

 

2. La tentative de pacte : dialogue national et mémoire de Médine

 

Le deuxième pilier de Parédé est la fraternité coranique comme base d’un pacte politique. Il cite la Sourate 49 v.10 et relit la Constitution de Médine 622 comme premier contrat social arabe. 

 

Al-Charaa reprend ce registre. Il annonce la création d’un comité préparatoire pour un dialogue national et la mise en place d’un conseil législatif temporaire jusqu’à l’adoption d’une Constitution permanente.

 

L’objectif déclaré est de “fermer les failles de gouvernance, fusionner tous les groupes armés sous contrôle de l’État et restaurer la position de la Syrie avec les partenaires régionaux et mondiaux”.

 

C’est la logique du pacte : éviter l’effondrement de l’État en intégrant les acteurs plutôt qu’en les écrasant. C’est exactement ce que Parédé voit dans la tentative d’Aflaq en 1946 et dans les Constitutions post-2011.

 

3. L’écart : la déconcentration absente

 

C’est ici que la trajectoire d’al-Charaa diverge de Parédé.

 

Parédé insiste : la pensée arabe moderne échoue quand elle produit une concentration du pouvoir. Il décrit la trahison d’Aflaq par les régimes ba’thistes syriens et irakiens après 1963. L’État devient bureaucratie sécuritaire, la participation disparaît. 

 

Sa solution est la déconcentration : présidence tournante, mandat non renouvelable, Conseil Citoyen tiré au sort, droit de saisine populaire, tribunal constitutionnel. L’objectif est que le système tienne sans l’équipe fondatrice en 10 ans.

 

La déclaration constitutionnelle de mars 2025 va dans l’autre sens. Human Rights Watch note que le texte donne au président des pouvoirs étendus sur l’exécutif et le judiciaire, sans contre-poids effectif. Les nominations sont concentrées autour de figures d’Idlib et de la famille al-Charaa.

 

L’UE, tout en allégeant les sanctions économiques en mai 2025, maintient les mesures contre les réseaux liés à l’ancien régime qui “conservent une influence et peuvent saper la transition politique et les efforts de réconciliation”. 

 

Al-Charaa reproduit donc le schéma que Parédé identifie comme la cause de l’échec ba’thiste : prise du pouvoir, puis concentration.

 

4. Ce que le cas al-Charaa révèle sur Parédé

 

Lire la séquence syrienne à travers Parédé donne trois enseignements.

 

Premièrement, le diagnostic tient. Le succès rapide d’al-Charaa vient du fait qu’il ne se présente pas comme un importateur. Il parle d’unité syrienne, d’État, de reconstruction. Il mobilise la mémoire de la Mosquée des Omeyyades et le langage du pacte national. C’est exactement la grille d’enracinement que Parédé suit depuis 622.

 

Deuxièmement, la solution de Parédé est nécessaire. Sans mécanisme de déconcentration, la reconnexion produit un nouvel État fort, pas un État limité. Les 15 ans de guerre ont détruit les contre-pouvoirs. Si le Conseil Citoyen, le droit de saisine populaire, la présidence tournante ne sont pas mis en place, la transition se referme.

 

Troisièmement, Parédé sous-estime la violence du contexte. Il exclut la violence parce qu’elle fait capoter l’unité arabe. Al-Charaa arrive au pouvoir par une offensive militaire menée en novembre-décembre 2024. La reconnexion sans rapport de force favorable reste théorique.

 

5. Conclusion : un test, pas une preuve

 

L’arrivée d’Ahmed al-Charaa ne “prouve” pas que Parédé a raison. Elle montre que sa grille de lecture est opérationnelle.

 

Elle explique pourquoi un acteur issu de HTS a pu être accepté comme président de transition : il a parlé le langage de l’enracinement et du pacte.

Elle explique aussi pourquoi la transition risque d’échouer : il n’a pas mis en place les mécanismes de déconcentration que Parédé considère comme la condition de survie de l’État.

 

Parédé décrit une pensée politique qui cherche à sortir de l’alternative “table rase vs restauration autoritaire”. La Syrie de 2025 est bloquée dans cette alternative.

 

Si al-Charaa met en place un Conseil Citoyen, un tribunal constitutionnel, une présidence tournante, il confirme Parédé. S’il ne le fait pas, il confirme que la pensée de Parédé décrit un idéal qui ne tient pas sans rapport de force.

 

C’est pour ça que le cas syrien est utile. Il transforme Femmes et droits dans la Nation arabe et la démocratie d’une monographie historique en un outil de lecture du présent.

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