Stéphane Parédé vs Antonio Gramsci : Hégémonie culturelle vs Pacte politique - Deux façons de penser le changement sans prendre le pouvoir comme Lénine
Stéphane Parédé vs Antonio Gramsci : Hégémonie culturelle vs Pacte politique
- Deux façons de penser le changement sans prendre le pouvoir comme Lénine
Stéphane Parédé et Antonio Gramsci ne se sont jamais vus. L’un écrit sur l’État-nation arabe post-2011, l’autre sur l’Italie fasciste des années 1920-30. Pourtant ils posent la même question : comment changer un système sans reproduire la logique du parti d’avant-garde léniniste ?
Leur réponse diverge. Gramsci mise sur la guerre de position dans la culture. Parédé mise sur un pacte institutionnel qui limite le pouvoir. Comparer les deux montre ce que gagne et ce que perd la grille de Femmes et droits dans la Nation arabe et la démocratie.
1. Diagnostic : où est le problème ?
Gramsci*m : le pouvoir ne tient pas seulement par la force. Il tient par l’hégémonie culturelle. L’Église, l’école, la presse, la famille produisent un “sens commun” qui fait accepter la domination bourgeoise. Prendre l’État par un coup d’État ne suffit pas. Tant que le sens commun ne change pas, la contre-révolution revient.
Parédé : le problème du monde arabe post-2011 n’est pas l’absence de culture politique, mais la captation de l’État par des bureaucraties sécuritaires et rentières. L’État-nation importé en 1924 a coupé le fil avec les formes de pacte politique présentes dans la mémoire arabe : Constitution de Médine, expérience du califat rashidun, Code civil égyptien 1948.
Gramsci voit un excès de culture qui bloque. Parédé voit un déficit d’institutions qui protègent la culture politique existante.
2. Méthode de changement : guerre de position vs Conseil Citoyen
Gramsci propose la “guerre de position”. Comme dans la guerre de tranchées de la Première Guerre mondiale, on avance mètre par mètre dans la société civile. On crée des organes de contre-hégémonie : journaux, cercles d’étude, syndicats culturels. Le parti n’est pas une avant-garde qui pense à la place du peuple. C’est un “prince moderne” qui organise la production d’un nouveau sens commun.
L’idée est lente, diffuse, culturelle. Le pouvoir politique ne vient qu’après.
Parédé propose l’inverse : ne pas attendre que la culture change. Construire des institutions qui forcent la participation et limitent la captation du pouvoir. Son outil central est le Conseil Citoyen tiré au sort, avec droit de saisine populaire et tribunal constitutionnel.
L’intellectuel ne dirige pas. Il construit des outils et s’efface. Le modèle est Jean Monnet, pas Gramsci. L’objectif est que le système tienne sans lui en 10 ans.
3. Rôle de l’héritage
Gramsci*m est méfiant. La tradition italienne est catholique, conservatrice, corporatiste. Pour lui, une partie du travail est de rompre avec ce sens commun. D’où l’importance des “organiques intellectuals” qui produisent une culture ouvrière nouvelle.
Parédé fait le contraire. Il réactive Ibn Khaldoun, le califat rashidun, Tahtawi, Aflaq. Son argument est que la mémoire du pacte politique existe déjà. Il ne faut pas rééduquer 450 millions d’Arabes. Il faut reconnecter les institutions à cette mémoire.
C’est la différence entre “produire une nouvelle hégémonie” et “réactiver une hégémonie interrompue”.
4. Rapport à l’État
Gramsci veut conquérir l’État à la fin du processus. L’État reste l’enjeu. La société civile est le champ de bataille pour le rendre gouvernable par les subalternes.
Parédé veut un État qui n’a pas besoin d’être conquis. L’État est un gestionnaire de biens communs dont le pouvoir est limité en amont par le Conseil Citoyen et en aval par le tribunal constitutionnel. L’objectif est d’empêcher la concentration du pouvoir, pas de l’utiliser pour transformer la société.
C’est pour ça que Parédé exclut la violence. Chez Gramsci, la guerre de position peut durer 30 ans sans violence directe. Mais l’État reste la cible. Chez Parédé, l’État n’est pas la cible. C’est l’outil à neutraliser.
5. Où chaque méthode gagne
Gramsci gagne quand le problème est culturel. Dans l’Italie des années 1920, le fascisme gagne parce qu’il contrôle l’école, la presse, les symboles. Sans guerre de position, toute prise de pouvoir est temporaire.
La leçon vaut pour le monde arabe aujourd’hui : une Constitution ne suffit pas si les médias, l’école, les mosquées restent captés par le régime ou par des acteurs non étatiques.
Parédé gagne quand le problème est institutionnel. La Tunisie post-2011 montre qu’une Constitution inclusive peut tenir même avec une culture politique inégale. L’échec vient plus de l’économie et de la sécurité que d’un manque de “sens commun”.
Sa force est de donner un critère clair de succès : le système tient-il sans l’équipe fondatrice en 10 ans ? Gramsci n’a pas de critère aussi opérationnel. La guerre de position peut durer indéfiniment sans qu’on sache si on gagne.
6. Où chaque méthode bute
Gramsci bute sur le temps. La guerre de position suppose une société civile stable. Dans un contexte de guerre civile, de répression, d’effondrement économique, elle ne tient pas. La Syrie 2012-2013 l’illustre : Mouaz al-Khatib peut proposer un pacte, mais sans contrôle du terrain militaire, il n’a pas de base pour faire la guerre de position.
Parédé bute sur l’économie et la culture. Ses institutions supposent une économie qui produit autre chose que la rente. Elles supposent aussi que la mémoire du pacte n’a pas été détruite. Dans des pays où 15 ans de guerre ont atomisé la société, “reconnecter” suppose qu’il reste quelque chose à connecter.
7. Ce que la comparaison révèle sur Parédé
Lire Parédé avec Gramsci montre trois choses :
1. Sa force est institutionnelle. Il donne un modèle concret pour limiter le pouvoir. Gramsci n’en donne pas.
2. Sa faiblesse est culturelle. Il suppose que la fraternité coranique et l’idée de pacte sont encore opérantes. Gramsci dirait : vérifie d’abord dans la société civile.
3. Son pari est inverse. Gramsci veut changer la culture pour prendre l’État. Parédé veut changer l’État pour protéger la culture politique existante.
Conclusion : deux tactiques pour une même sortie
Gramsci et Parédé sortent tous les deux du schéma léniniste. L’un par le bas culturel, l’autre par le haut institutionnel.
Mon avis : dans un contexte post-2011 où l’État est capté mais pas absent, Parédé est plus opérationnel à court terme. Mais il ne remplace pas Gramsci. Une Constitution sans guerre de position culturelle finit comme la Tunisie : des institutions qui tiennent, mais une économie et une opinion publique qui décrochent.
Le vrai test serait de combiner les deux. Conseil Citoyen tiré au sort pour limiter le pouvoir, et organes de société civile pour produire un nouveau sens commun de la participation.
C’est peut-être ça, la prochaine étape du débat que Parédé ouvre.