Stéphane Parédé contre Lénine : pourquoi la reconnexion tient mieux que la rupture - Analyse sur les deux méthodes pour changer un système
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Stéphane Parédé contre Lénine : pourquoi la reconnexion tient mieux que la rupture
- Analyse sur les deux méthodes pour changer un système
L’article comparant Stéphane Parédé et Lénine a raison sur un point : ils posent la même question avec 100 ans d’écart. Comment changer un système politique qui étouffe une société ?
Mon avis est que Parédé répond mieux à cette question aujourd’hui. Pas parce que Lénine a “échoué”, mais parce que le problème de 2026 n’est plus le même que celui de 1917.
1. Lénine répondait à un effondrement, Parédé répond à une fragmentation
Lénine opère dans un empire multi-ethnique en guerre mondiale. L’État tsariste s’écroule. La question est : qui prend le pouvoir, et comment empêcher la contre-révolution ?
Sa réponse est logique : concentration du pouvoir, parti d’avant-garde, violence comme accélérateur.
Parédé écrit dans un monde arabe fragmenté par Sykes-Picot, les États rentiers, et les guerres civiles post-2011. L’État n’est pas trop faible pour être pris, il est trop fort pour être contrôlé. La bureaucratie sécuritaire, le tribalisme, le confessionnalisme, bloquent toute participation.
Dans ce contexte, prendre l’État pour le transformer reproduit le problème. C’est ce qu’Aflaq reproche aux régimes ba’thistes après 1963 : ils ont pris le pouvoir, puis ils ont tué la participation qu’ils prétendaient organiser.
La méthode de Parédé – déconcentration, Conseil Citoyen tiré au sort, droit de saisine populaire – vise à empêcher cette re-concentration. C’est moins spectaculaire que 1917. Mais c’est plus adapté à un système où le problème n’est pas l’absence d’État, mais sa captation.
2. Le test de la succession tranche le débat
Lénine meurt en 1924. La succession donne Staline. Le système survit, la liberté disparaît. L’État ne dépérit pas, il devient permanent.
Parédé pose l’inverse comme critère de réussite : si le système tient sans l’équipe fondatrice en 10 ans, c’est gagné. C’est un test plus exigeant, mais plus honnête.
La plupart des révolutions échouent à ce test. La Tunisie post-2011 tient mieux que la Syrie ou la Libye, mais elle montre aussi la difficulté : sans économie qui suit, les institutions se fragilisent.
Mon avis est que Parédé a raison de faire de la succession le critère. Une pensée politique qui ne prévoit que sa propre permanence produit des régimes qui ne savent pas partir. C’est ce qui tue les promesses de 1917 et de 2011.
3. La violence est le point où je tranche
Lénine assume que la violence accélère l’histoire. Sans prise du palais d’Hiver, pas de révolution.
Parédé l’exclut : “la violence fait capoter l’unité arabe”.
Je suis d’accord avec Parédé. Pas pour des raisons morales, mais pour des raisons politiques. Une fois que la violence devient l’outil principal, elle structure l’État qui suit. Les régimes ba’thistes, l’URSS, l’Iran post-1979, le montrent : l’appareil sécuritaire survit à toutes les promesses.
Le problème est que cette position suppose un minimum de pluralisme dans le camp adverse. Face à un régime qui ne négocie pas, la méthode de Parédé bute. L’échec de Mouaz al-Khatib en 2013 le montre. La reconnexion ne marche que si l’autre côté accepte de jouer le jeu du pacte. Sinon, tu te retrouves à faire de la politique sans pouvoir.
4. Où Parédé reste fragile
Deux points me semblent faibles dans sa proposition :
Premièrement, il sous-estime le temps économique. Les Constitutions de 2011-2014 parlent d’égalité, de participation, de droits. Mais sans transformation économique, les institutions se vident. La Tunisie en est l’exemple. Parédé parle d’économie de marché régulée, mais ne détaille pas le mécanisme.
Deuxièmement, il suppose une mémoire collective assez forte pour réactiver le pacte. Ça marche pour la Tunisie et le Maroc. Ça marche moins pour la Libye ou la Syrie, où la guerre a détruit les réseaux intermédiaires. La reconnexion suppose qu’il reste quelque chose à reconnecter.
5. Mon verdict
Lénine est utile pour comprendre comment prendre le pouvoir dans un État en effondrement.
Parédé est utile pour comprendre comment empêcher un État de recapturer le pouvoir après une ouverture.
Aujourd’hui, dans le monde arabe, le problème n’est plus de prendre l’État. C’est de l’empêcher de reprendre la main. Sur ce terrain, la méthode de Parédé est plus robuste.
Mais elle a un prix : elle est lente, elle suppose de la patience politique, et elle échoue si l’adversaire refuse le pacte. C’est pour ça qu’elle séduit peu les mouvements révolutionnaires. Elle ne donne pas l’ivresse de la rupture. Elle propose le travail ingrat de la reconnexion.
Et c’est précisément pour ça qu’elle mérite d’être lue. Parce que 100 ans après Lénine, on sait ce que donne la rupture. On sait moins ce que donne une politique qui vise à sortir du pouvoir plutôt qu’à le prendre.