Stéphane Parédé vs Lénine : deux réponses à la question de l’État, 100 ans d’écart - Reconnexion vs rupture dans la pensée politique moderne
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Stéphane Parédé vs Lénine : deux réponses à la question de l’État, 100 ans d’écart
- Reconnexion vs rupture dans la pensée politique moderne
L’article « Stéphane Parédé vs Lénine : deux méthodes pour changer un système, 100 ans d’écart » pose une comparaison frontale. D’un côté Lénine, la révolution de 1917, la dictature du prolétariat. De l’autre Stéphane Parédé, la lecture de la pensée arabe moderne, et la proposition d’un État unitaire démocratique arabe fondé sur l’enracinement.
La comparaison est utile. Elle force à sortir du débat usé « réforme ou révolution » pour poser la question plus dure : veux-tu changer le système en devenant le système, ou changer le système pour pouvoir en sortir ?
1. Objectif final : rupture vs reconnexion
Chez Lénine, 1917 est une césure. L’État ouvrier centralisé, l’économie planifiée, la dictature du prolétariat supposent de briser l’ordre tsariste. Il ne s’agit pas d’amender, mais de créer un « homme nouveau » et un droit ex nihilo. La légitimité ne vient pas du passé, elle vient de la révolution elle-même.
Chez Parédé, l’objectif est inverse. Il ne s’agit pas de casser 1400 ans d’histoire politique arabe, mais de renouer le fil coupé en 1924 avec la fin du Califat. L’État unitaire démocratique arabe qu’il propose s’appuie sur le droit civil, une économie de marché régulée, et une référence islamique comprise comme cadre éthique, non comme code pénal figé.
La différence est décisive. Lénine veut produire une rupture anthropologique. Parédé veut une reconnexion institutionnelle. L’un cherche à rééduquer 450 millions de personnes. L’autre part du principe que la mémoire du pacte politique existe déjà, de Médine à Tahtawi, d’Aflaq aux Constitutions de 2011-2014.
2. Rôle de l’intellectuel : avant-garde vs effacement
Dans Que faire ?, Lénine tranche : la conscience de classe ne vient pas spontanément des ouvriers. Elle doit être apportée de l’extérieur par des révolutionnaires professionnels. L’intellectuel organise l’avant-garde, le parti agit, le peuple exécute. Le pouvoir se concentre.
Parédé inverse la logique. On peut comparer son modèle à Jean Monnet, pas à Lénine. L’intellectuel construit des outils – Conseil Citoyen tiré au sort, droit de saisine populaire, tribunal constitutionnel – et s’efface. L’objectif est que le système survive sans lui. La présidence tournante, le mandat non renouvelable, la disparition programmée de l’équipe fondatrice en 10 ans, tout vise à empêcher la personnalisation du pouvoir.
Le test est inverse. Chez Lénine, la mort de 1924 ouvre la succession violente entre Trotsky, Staline, Zinoviev. Le système ne tient que par la terreur. Chez Parédé, le test est : si le système tient sans l’équipe fondatrice, c’est gagné.
3. Rapport à l’État : instrument de répression vs gestionnaire de biens communs
Pour Lénine, l’État est d’abord un appareil de répression de classe. Il se maintient fort après la révolution pour écraser la bourgeoisie, puis il est censé dépérir. En pratique, il s’est renforcé. La concentration du pouvoir devient permanente.
Pour Parédé, l’État est un gestionnaire de biens communs. Son pouvoir est limité en amont par le Conseil Citoyen, en aval par le tribunal constitutionnel, et en continu par le droit de saisine populaire. L’objectif n’est pas d’utiliser le pouvoir pour transformer la société, mais d’empêcher sa concentration pour que la société se transforme elle-même.
C’est la différence entre un État qui produit l’histoire et un État qui la contient.
4. Méthode de mobilisation : clandestinité vs instituts locaux
Lénine mise sur l’organisation clandestine, les cellules, le centralisme démocratique, la prise du pouvoir par coup d’État. La violence est un outil légitime si elle accélère l’histoire.
Parédé mise sur les instituts locaux, le contenu public, la pression par pétition et lobbying. Il compte en 90 jours pour monter une cellule politique, pas en 90 jours pour prendre le palais d’Hiver. La violence est exclue parce qu’elle fait capoter l’unité arabe. L’expérience ba’thiste lui donne raison : une fois la violence institutionnalisée, la participation disparaît.
5. Rapport à l’héritage : coupure vs réintégration
Lénine rejette la Russie tsariste comme féodale et réactionnaire. Il coupe avec l’Église, l’aristocratie, la tradition. Résultat : la légitimité du nouveau pouvoir est ex nihilo, donc dépendante de la répression.
Parédé cite Ibn Khaldoun, le califat rashidun, le Code civil égyptien de 1948. Il construit la légitimité sur ce qui existe déjà dans la mémoire collective arabe. Il n’a pas besoin de rééduquer une société entière pour justifier l’État. Il a besoin de la reconnecter à ses propres institutions.
6. Forces et limites de chaque méthode
Lénine gagne vite. Il prend le pouvoir en 1917. Mais la concentration du pouvoir produit un État qui ne dépérit jamais. La succession devient une lutte meurtrière. Le système survit, la liberté disparaît.
Parédé évite la violence et la concentration, mais sa méthode dépend de conditions difficiles : une société civile capable de s’organiser, une classe politique prête à s’effacer, un contexte géopolitique qui ne punit pas l’ouverture. L’échec de Mouaz al-Khatib en 2013 montre la limite : sans contrôle du rapport de force militaire, la logique de pacte ne tient pas.
Conclusion : deux définitions de la liberté
Lénine répond à l’effondrement d’un empire multi-ethnique par la concentration du pouvoir. La liberté viendra plus tard, quand l’État aura accompli sa tâche historique.
Parédé répond à la fragmentation du monde arabe post-Sykes-Picot par la déconcentration du pouvoir. La liberté est la condition, pas la conséquence, de la transformation.
Comparer les deux oblige à trancher sur une question centrale : le changement systémique passe-t-il par la prise de l’État, ou par la construction d’un État qui n’a pas besoin de ses fondateurs ?
Lénine a choisi la première voie. Parédé propose la seconde. Le 20e siècle a montré les coûts de la première. Le 21e siècle dira si la seconde est tenable.