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"Réflexions et analyses sur la démocratie, la justice sociale et la solidarité. Un espace de débat et de réflexion pour un monde plus juste et plus équitable."

16 May

Le Printemps arabe comme miroir : Égypte, Bahreïn et la question des femmes dans La nation arabe et la démocratie

Le Printemps arabe comme miroir : Égypte, Bahreïn et la question des femmes dans La nation arabe et la démocratie

Analyse du Chapitre I de Stéphane Parédé, Éditions Vérone

 

Le chapitre I de La nation arabe et la démocratie ne se contente pas de raconter le Printemps arabe. Stéphane Parédé l’utilise comme révélateur d’une contradiction structurelle : la Nation arabe a produit des discours puissants sur l’unité, le socialisme et l’Islam, mais a échoué à traduire ces idéaux en institutions démocratiques durables. L’Égypte de Nasser, l’Égypte des Frères musulmans, le Bahreïn de 2011 et la condition féminine en Islam forment trois séquences qui montrent pourquoi.

 

1. L’Égypte nassérienne : le charisme contre l’institution [p.95-99]

 

Parédé revient sur Gamal Abdel Nasser, président de 1954 à 1970, parce qu’il incarne la première tentative moderne de fusion entre panarabisme, socialisme et référence islamique. La formule est célèbre : « la première religion qui ait appelé les hommes au socialisme est l’Islam et Muhammad fut l’imam du socialisme ». Cette thèse influence Ben Bella en Algérie et Kadhafi en Libye, et se retrouve dans la charte algérienne de 1976 : le socialisme algérien « s’identifie avec l’épanouissement des valeurs islamiques ».

 

Mais le problème, selon Parédé, est ailleurs. Nasser modernise l’État, nationalise, lance la réforme agraire, mais concentre le pouvoir dans un groupe d’officiers libres. L’autoritarisme n’est pas un accident. Il découle de l’idée que l’unité arabe exige un sacrifice du présent au profit de l’avenir, et que seul un chef fort peut l’imposer. Michel Aflaq le dit en 1956 : « Le plus grand danger qui menace l’unité vient de ceux qui, affectant de la servir, s’en faisant une gloire personnelle, s’accrochant à elle de toutes leurs forces, n’agissent ainsi que pour mieux nous illusionner ».

 

Résultat : l’union Égypte-Syrie de 1958 s’effondre en 1961. Le peuple n’a pas eu le temps de s’approprier le projet. Le nassérisme mobilise mais ne démocratise pas. Il laisse une place vide que les Frères musulmans occuperont quarante ans plus tard.

 

2. Les Frères musulmans : de la confrérie à la gestion du pouvoir [p.99-101]

 

Fondés en 1926 par Hassan al-Banna, les Frères musulmans combinent action caritative, éducation et opposition politique. Sous Nasser, ils sont réprimés, emprisonnés, torturés. Parédé note leur ambivalence : ils soutiennent la justice sociale et l’identité islamique, mais leur organisation reste celle d’une confrérie, pas d’un parti démocratique.

 

Le Printemps arabe leur donne l’occasion de gouverner. Mohamed Morsi devient en 2012 le premier président égyptien démocratiquement élu. Mais sa gestion provoque une mobilisation immédiate. Les Frères musulmans veulent imposer une constitution perçue comme partisane, attaquent l’indépendance de la justice, et marginalisent les autres forces. En 2013, l’armée intervient. Pour Parédé, l’échec ne vient pas de l’Islam en tant que tel, mais de l’incapacité à passer d’une logique de mouvement à une logique de compromis institutionnel.

 

3. Le Bahreïn : la révolution oubliée et la faillite de la solidarité arabe [p.101-106]

 

Le cas du Bahreïn est central dans l’argument de Parédé. En février 2011, 400 000 à 700 000 personnes manifestent dans un pays de 600 000 habitants. La demande est claire : monarchie constitutionnelle, fin de la discrimination contre les chiites, droits civiques. La réponse est une répression soutenue par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

 

Deux éléments retiennent l’attention. D’abord, le rôle des femmes. Maryam et Zainab al-Khawaja deviennent des figures nationales. Maryam se présente comme « la Voix des femmes du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord ». Sa conclusion est sans appel : « Notre Printemps arabe a été trahi ».

 

Ensuite, l’échec de la Ligue arabe. Créée en 1945 pour l’unité, elle se révèle incapable de protéger les civils ou de peser sur le régime bahreïni. Parédé cite Michel Aflaq : la charte de la Ligue a instauré un type de coopération inerte entre les pays arabes. Pour lui, tant que la Ligue restera un club de régimes, elle bloquera toute Nahda. Le Bahreïn n’est pas une exception. C’est le test que la Nation arabe a perdu.

 

4. La femme en Islam : égalité de principe, résistance d’application [p.107]

 

La section 3 referme le chapitre sur la question féminine. Parédé affirme que, selon la loi musulmane, « les femmes et les hommes sont égaux devant la loi ». Il cite le Coran 3/195 : « En vérité, je ne laisse pas perdre l’œuvre de celui qui agit en bien, qu’il soit homme ou femme ». La polygamie est présentée comme une mesure d’exception en période de guerre, réglementée, non comme un idéal. Hani Ramadan est cité pour rappeler que la femme est « égale à l’homme » sur le plan spirituel.

 

L’enjeu est politique. Tant que l’égalité reste un principe spirituel sans traduction constitutionnelle et judiciaire, elle ne produit pas de participation réelle. Le rôle des femmes dans le Printemps arabe – en Égypte, en Tunisie, au Bahreïn – montre que la demande existe. Ce qui manque, c’est le cadre institutionnel pour la rendre irréversible.

 

Conclusion : La Nahda passe par l’institution

 

Parédé ne plaide pas pour une importation de la démocratie occidentale. Il montre que les ressources intellectuelles et historiques existent dans le patrimoine arabe lui-même : la Charte de Médine, le réformisme du XIXe siècle, l’expérience nassérienne, la mobilisation des femmes. 

 

Mais ces ressources ne suffisent pas sans pacte institutionnel. Le charisme de Nasser, la discipline des Frères musulmans, la légitimité dynastique à Bahreïn ont tous échoué à transformer l’adhésion populaire en contrôle citoyen du pouvoir. Tant que cette transformation ne se fera pas, chaque Printemps arabe risque de redevenir un hiver.

 

La force du chapitre est là : il déplace le débat. La question n’est plus « Islam et démocratie sont-ils compatibles ? » mais « quelles institutions permettent à la Nation arabe de tenir sa promesse d’égalité et d’unité ? ».

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