Le socialisme arabe selon Stéphane Parédé : une critique interne du marxisme et une généalogie oubliée de la démocratie - Quand Michel Aflaq et Rifa’a al-Tahtawi opposent l’histoire arabe au matérialisme historique et à l’importation politique
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Le socialisme arabe selon Stéphane Parédé : une critique interne du marxisme et une généalogie oubliée de la démocratie
- Quand Michel Aflaq et Rifa’a al-Tahtawi opposent l’histoire arabe au matérialisme historique et à l’importation politique
Dans La Nation Arabe et la Démocratie, Stéphane Parédé ne cherche pas à défendre ou condamner le nationalisme arabe. Il cherche à montrer qu’il existe une tradition arabe de pensée politique qui a pensé la démocratie, la justice sociale et la critique du marxisme bien avant 2011.
Cette tradition a deux noms : Rifa’a al-Tahtawi au 19e siècle et Michel Aflaq au 20e siècle. Ensemble, ils forment la colonne vertébrale du livre.
Pour un public intellectuel, l’enjeu est clair : la contestation du marxisme et la demande de démocratie dans le monde arabe ne viennent pas d’un libéralisme importé. Elles viennent d’une lecture arabe de ce que le marxisme et l’autoritarisme ne peuvent pas penser.
I. Al-Tahtawi : la première adaptation de la démocratie au monde arabe
Avant Aflaq, il y a al-Tahtawi. Égyptien, imam, envoyé en France dans les années 1820, il revient avec une idée simple : la démocratie parlementaire et la justice sociale ne sont pas étrangères à l’islam et à la culture arabe.
Parédé montre qu’al-Tahtawi lit la Constitution française de 1876 et propose de l’adapter, pas de la copier. Il remplace « charte » par « sharta ». Il retient l’égalité devant la loi, l’instruction pour tous, les droits inaliénables.
Son apport est triple :
1. Justice sociale comme obligation : l’aumône n’est pas une charité, c’est un impôt moral permanent destiné au bien public. La richesse n’a de valeur que si elle sert l’éducation, les routes, la santé.
2. Valeur du travail : la terre sans travail ne vaut rien. L’homme qui travaille donne de la valeur à ce qui n’en avait pas.
3. Fraternité nationale : tous les citoyens d’une même patrie ont les mêmes droits et devoirs, quelle que soit leur religion.
Pour Parédé, al-Tahtawi prouve que la démocratie arabe a une généalogie interne. Elle ne commence pas en 2011. Elle commence au 19e siècle.
II. Pourquoi Aflaq rejette le marxisme classique
Aflaq n’est pas un anti-socialiste. Il est un lecteur critique de Marx. Le point de rupture, c’est le matérialisme historique.
Pour Marx, l’histoire est déterminée par les forces productives et la lutte des classes. La culture, la langue, la religion sont des superstructures.
Pour Aflaq, cette grille écrase ce qui fait la spécificité arabe : l’unité linguistique, la mémoire collective, la place de la foi dans la vie publique.
Sa formule est nette : « Le nationalisme arabe est un corps, le socialisme en est l’âme ».
Le socialisme ne peut pas être importé tel quel. Il doit répondre aux besoins concrets d’une société où l’identité nationale est déjà forgée par la langue et l’histoire commune. Réduire cette identité à une superstructure, c’est nier le moteur même de la mobilisation politique.
Deuxième point de friction : la place de la foi. Le marxisme classique traite la religion comme une illusion à dépasser. Aflaq refuse de traiter la foi comme un résidu. Pour lui, la liberté politique et la responsabilité morale ne peuvent pas se construire sur la négation de ce qui structure la vie quotidienne de millions d’Arabes.
III. Le socialisme arabe : un outil de mobilisation nationale
Si le marxisme classique est refusé, que propose Aflaq ? Parédé insiste sur le caractère pratique de sa réponse.
Le socialisme arabe n’est pas défini par la collectivisation immédiate. Il est défini par trois objectifs :
1. La justice sociale
2. La redistribution des richesses
3. La participation de masse à la vie politique
L’idée est de rompre avec l’économie coloniale et féodale qui maintient la majorité en marge. Le socialisme est un outil pour rendre possible l’unité arabe et la liberté politique. Sans base économique, l’unité reste un slogan. Sans liberté, le socialisme devient bureaucratie.
Cette logique est cohérente sur la question des femmes. L’article 12 des statuts du Ba’th de 1946 reconnaît aux femmes les mêmes droits politiques, économiques et sociaux qu’aux hommes. Pour Aflaq, il est impossible de mobiliser la nation si la moitié de la population reste exclue.
IV. La trahison des régimes ba’thistes
Parédé consacre plusieurs pages à la rupture d’Aflaq avec les régimes irakiens et syriens après 1963. C’est le passage qui empêche toute hagiographie.
Aflaq reproche à ces régimes d’avoir transformé le mouvement de masse en appareil d’État autoritaire. Le parti devient machine de contrôle. Le socialisme se réduit à la nationalisation sans participation réelle. La liberté politique est supprimée au nom de la sécurité de l’État.
Sa formule : « Le socialisme sans liberté devient son contraire ». La bureaucratie remplace la participation, la propagande remplace le débat, et l’unité arabe devient un slogan vide pour légitimer le pouvoir d’un seul État.
Cette critique interne montre que la crise du ba’thisme n’est pas seulement géopolitique. C’est une crise théorique : le jour où le parti abandonne la liberté comme condition du socialisme, il abandonne Aflaq et al-Tahtawi.
V. Ce que Parédé fait de cette histoire
Parédé n’utilise pas Aflaq et al-Tahtawi pour régler des comptes. Il les utilise pour montrer qu’il existe une tradition arabe de critique du marxisme et de pensée démocratique qui ne passe pas par le libéralisme importé.
Cette tradition pose 3 questions qui restent actuelles :
1. Comment articuler participation de masse et limitation du pouvoir de l’État ?
2. Comment penser la justice sociale sans tomber dans la bureaucratie ?
3. Comment faire de l’égalité homme-femme un principe fondateur, pas une concession ?
Pour Parédé, l’échec de 2011 vient du fait que ces questions n’ont pas été posées à partir de cette généalogie. On a importé des réponses étrangères au lieu de réactiver des réponses arabes.
Conclusion
La thèse de Parédé est inconfortable mais cohérente : la démocratie arabe n’a pas échoué parce qu’elle est impossible. Elle a échoué parce qu’on a coupé ses racines.
Relire al-Tahtawi et Aflaq, ce n’est pas faire de la nostalgie. C’est retrouver les outils pour penser une démocratie arabe qui ne soit ni une copie ni un rejet, mais une adaptation.