Le socialisme arabe selon Stéphane Parédé : une critique interne du marxisme - Quand Michel Aflaq oppose l’histoire arabe au matérialisme historique
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Le socialisme arabe selon Stéphane Parédé : une critique interne du marxisme
- Quand Michel Aflaq oppose l’histoire arabe au matérialisme historique
Dans la Nation arabe et la démocratie, Stéphane Parédé consacre une partie centrale à Michel Aflaq, fondateur du parti Ba’th. Loin d’en faire un simple héritier du socialisme européen, il le lit comme l’auteur d’une critique interne du marxisme, forgée à partir de l’expérience historique arabe.
Pour un public intellectuel, l’intérêt est clair : Stéphane Parédé déplace le débat. La contestation du marxisme dans le monde arabe ne vient pas d’un libéralisme importé, mais d’une lecture arabe de ce que le marxisme ne peut pas penser. Comprendre cette critique permet de saisir pourquoi le triptyque « Unité, Liberté, Socialisme » a eu une portée mobilisatrice dans les années 40-60, et pourquoi sa trahison par les régimes ba’thistes des années 60-80 a produit une rupture théorique majeure.
I. Pourquoi Aflaq rejette le marxisme classique
Stéphane Parédé ne présente pas Aflaq comme un anti-socialiste. Il le présente comme un lecteur critique de Marx. Le point de rupture est le matérialisme historique.
Pour Marx, l’histoire est déterminée par le développement des forces productives et la lutte des classes. La culture, la religion, la langue sont des superstructures. Pour Aflaq, cette grille écrase ce qui fait la spécificité de l’expérience arabe : l’unité linguistique, la mémoire collective, la place de la foi dans la vie publique.
Stéphane.Parédé cite Aflaq : « Le nationalisme arabe est un corps, le socialisme en est l’âme ». Le socialisme ne peut pas être importé tel quel. Il doit répondre aux besoins concrets de la société arabe, c’est-à-dire à une société où l’identité nationale est déjà forgée par la langue et l’histoire commune. Réduire cette identité à une superstructure revient à nier le moteur même de la mobilisation politique.
Deuxième point de friction : la place de l’individu et de la foi. Le marxisme classique traite la religion comme une illusion à dépasser. Aflaq, sans faire du parti Ba’th un parti religieux, refuse de traiter la foi comme un résidu à éliminer. Pour lui, la liberté politique et la responsabilité morale ne peuvent pas se construire sur la négation de ce qui structure la vie quotidienne de millions d’Arabes.
II. Le socialisme arabe : répondre à des besoins concrets
Si le marxisme classique est refusé, que propose Aflaq ? Parédé insiste sur le caractère pratique de sa réponse.
Le socialisme arabe n’est pas défini par la collectivisation immédiate des moyens de production. Il est défini par trois objectifs : la justice sociale, la redistribution des richesses, et la participation de masse à la vie politique. L’idée est de rompre avec l’économie coloniale et féodale qui maintient la majorité de la population en marge.
Parédé montre qu’Aflaq pense le socialisme comme un outil de mobilisation nationale, pas comme une doctrine importée. L’objectif est de créer une base économique qui rende possible l’unité arabe et la liberté politique. Sans base économique, l’unité reste un slogan. Sans liberté, le socialisme devient bureaucratie.
Sur la question des femmes, cette logique est cohérente. L’article 12 des statuts du Ba’th de 1946 reconnaît aux femmes les mêmes droits politiques, économiques et sociaux qu’aux hommes. Pour Aflaq, il est impossible de mobiliser la nation si la moitié de la population reste exclue de la production et de la décision.
III. La trahison des régimes ba’thistes selon Aflaq
Stéphane Parédé consacre plusieurs pages à la rupture d’Aflaq avec les régimes irakiens et syriens après 1963. C’est un passage crucial pour comprendre que le livre ne fait pas d’hagiographie.
Aflaq reproche à ces régimes d’avoir transformé le mouvement de masse en appareil d’État autoritaire. Le parti devient une machine de contrôle, le socialisme se réduit à la nationalisation sans participation réelle, et la liberté politique est supprimée au nom de la sécurité de l’État.
Parédé cite Aflaq : le socialisme sans liberté devient son contraire. La bureaucratie remplace la participation, la propagande remplace le débat, et l’unité arabe devient un slogan vide utilisé pour légitimer le pouvoir d’un seul État.
Cette critique interne est importante. Elle montre que la crise du ba’thisme n’est pas seulement une crise géopolitique. C’est une crise théorique : le jour où le parti abandonne la liberté comme condition du socialisme, il abandonne Aflaq.
IV. Ce que Parédé fait de cette histoire
Parédé n’utilise pas Aflaq pour régler des comptes. Il l’utilise pour montrer qu’il existe une tradition arabe de critique du marxisme qui ne passe pas par le libéralisme.
Cette tradition pose une question essentielle qui reste actuelle :
1. Comment articuler participation de masse et limitation du pouvoir de l’État ?
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